Réaction de Faire argile publiée dans la newsletter du média écologique REPORTERRE
août 2026
Dans votre article du 26 mai 2026 https://reporterre.net/La-poterie-un-loisir-a-la-mode-et-de-possibles-risques-sanitaires ,vous évoquez l'impact polluant et nocif de la poterie, dans les ateliers de loisir et professionnels, ainsi que pour le consommateur.
Cet article est bien documenté, les questions posées sont justes.
Pourtant, il nous a choqués, c'est pourquoi nous prenons la parole.
Vous parlez d'une poterie, pas de LA poterie. Comme si la nourriture industrielle, devenait LA nourriture. La terre cuite accompagne les humains depuis la nuit des temps. Elle est apparue 30 000 ans avant notre ère, bien avant l'agriculture (11 000 ans). Elle n'est pas la cause de l'extinction des espèces. La terre cuite est le matériau qui passe le mieux l'épreuve du temps. Fragile et solide, c'est elle qu'on retrouve le moins dégradée dans les fouilles archéologiques. Elle se casse mais ne s'use, ne se dégrade et ne se transforme pas ou peu, contrairement au bois, au tissu, au métal, au béton et désormais aux plastiques et autre matériaux modernes.
D'autre part, vous exposez en détails, avec une longue liste de produits, les dangers de la céramique en présentant les victimes potentielles (amateurs occasionnels, céramistes, clients) tout en invisibilisant ceux qui sont les réelles victimes, à savoir les ouvriers des mines et leurs familles qui sont intoxiqués, leurs terres saccagées, l'air contaminé, etc (https://reporterre.net/Zinc-plomb-et-etain-l-extraction-miniere-au-prix-d-une-culture-de-la-mort, https://reporterre.net/La-guerre-la-plus-meurtriere-apres-la-Seconde-Guerre-mondiale-est-en-cours-et-personne-n)
et même une fois les mines fermées (émanations de gaz dangereux, pollutions, mouvements de terrain, inondations).
Pour nous, ce focus sur les amateurs occasionnels occidentaux, ou les professionnels responsables d'eux-mêmes,
est indécent.
Rappelons-nous que pour faire de la poterie, on peut se passer de tout ça. De l'argile, de l'eau et du feu suffisent. Ici comme ailleurs, plus on complexifie, plus on veut de nouveautés, d'expressions, de décors, de couleurs, plus l'industrie se mêle du processus (engobe et émaux tout prêts, mini sachets de toutes les couleurs, pâtes prêtes à l'emploi), plus c'est problématique.
Nous appelons l'argile MAD (comme ZAD), Matière À Défendre. Elle est à disposition sous nos pieds (max 5m/cobalt 30m de profondeur). Elle produit un déchet neutre. Après cuisson elle est solide ; certaines résistent au feu, d'autres au froid. Poreuse ou étanche, elle est utilisée dans de nombreux domaines, cuite ou crue.
Dans l'ensemble, les potiers cherchent à vitrifier correctement leurs poteries, grâce à l’émaillage. C'est la base de leur travail pour que cela soit solide. Dans la majorité des cas, les poteries sont de bonne qualité. Les expériences en laboratoire sont d’ailleurs réalisées dans du verre et de la porcelaine.
Sans trop détailler, parce que c'est assez technique, prenons un seul exemple, celui du cadmium. Celui-ci permet de faire des décors rouges. En poudre, il est toxique. Mais une fois cuit à haute température (1 280 °C) et bien vitrifié (verre), sans tressaillage (mini craquelures), il ne migrera pas du tout. Si l'émail est mal cuit, alors il relâche des substances en quantité variable selon les cas. Quand le même matériau est posé en décor sur une pièce déjà cuite et bien vitrifiée, puis recuit en petit feu (850 °C), il devient plus fragile et potentiellement toxique. Mais si le décor est situé en dehors de la zone alimentaire (exemple l'extérieur d'un pichet), il ne posera aucun problème.
Il faut se rappeler qu'il n'y a pas eu d'épidémie de maladie chez les usagers de céramiques artisanales ou industrielles. Dans le cadre de la réglementation européenne, les professionnels vont progressivement devoir présenter des résultats de tests pour prouver l'innocuité de leurs pièces. Le CNC (Collectif National des Céramistes) s'emploie bénévolement depuis déjà plusieurs décennies à améliorer les pratiques du métier. Il compile les résultats des tests faits en laboratoire sur les objets et met à disposition librement pour les professionnels, des outils de bonnes pratiques dans les ateliers.
Ces tests contrôlent la migration des métaux lourds (cadmium, cobalt, plomb, arsenic, alumine, etc).
La céramique artisanale a de gros concurrents : l'industrie et ses matériaux, plastiques et autres. L'artisanat et les métiers d'art peinent à obtenir des cadres réglementaires adaptés à leur réalité. Les normes sont faites pour l'industrie, comme pour les fromages ou encore le kéfir (https://reporterre.net/La-filiere-francaise-de-kefir-de-fruits-en-danger).
Attention à ne pas faire peur et jeter la suspicion sur toute une profession.
Selon nous, l'artisanat porte aujourd’hui un espoir avec sa capacité de production mesurée et son équilibre humain.
Mille fois oui pour faire progresser les pratiques dans notre métier, mais n'oublions pas l'intelligence de la main qui doit être préservée, avec les savoir-faire et la créativité que celle-ci génère.
C'est ce que nous tentons de faire dans notre collectif Faire argile en tant que céramistes professionnelles. Dans une société moins vorace et plus juste, l'argile est un véritable allié, tout comme l'artisanat qui fait appel à la coopération et à l'inventivité de chacun, renouvelées sans cesse.
En somme, ce ne sont pas les tests en labo et l'amélioration des ateliers que nous mettons en cause, mais la façon d'en parler qui perturbe le bon sens et la capacité de penser et de comprendre. À nos yeux, cet article n'est pas situé et c'est en cela qu'il est critiquable. Invitons plutôt les consommateurs à renouer avec une pratique millénaire qui a accompagné l'histoire et le développement de l'humanité, loin d’une activité de loisir consommée comme n’importe quel passe-temps.
Chaleureusement,
Les filles de FAIRE
